TAG 152 - VERSAILLES, MORNE PLAINE

21/06/2009

On serait presque tenté d'en rire – de ce rire qui serait, selon Cioran, la « politesse du désespoir ». Ajoutant un nouveau chapitre à la tragicomédie à laquelle l'actualité du parti socialiste tend trop à ressembler, les parlementaires socialistes ont arrêté mardi l'incompréhensible décision d'aller écouter Nicolas Sarkozy au Congrès de Versailles, mais de boycotter le débat suivant l'allocution présidentielle.

 

Cette nouveauté institutionnelle – le discours annuel du Président de la République devant le Congrès – issue de la réforme constitutionnelle que nous avons combattue l'an passé, a de lourdes implications, aggravées par le poids des symboles. Elle grave dans le marbre une modification de l'esprit de nos institutions et du parlementarisme, désormais ouvertement placés sous la tutelle du chef d'État. Certains parleront de bonapartisme – peut-être. Plus prosaïquement, nous voyons bien l'atteinte fondamentale qui est portée au rôle, tant démocratique que symbolique, du Parlement : alors qu'il est par définition l'endroit où les représentants du peuple parlent et débattent pour faire la loi, il va, le temps d'un congrès, devenir un auditorium, où députés et sénateurs se tairont pour écouter religieusement le président de la République discourir, et n'auront le droit de reprendre la parole que dans un second temps, sans que celui-ci n'ait à les écouter, ni à leur répondre ! En somme, que les souris dansent, mais quand le chat n'est pas là.

 

Même si nous nous y sommes opposés lors du précédent Congrès de juillet 2008, la constitution est désormais amendée dans ce sens, et il faut vivre avec. La logique voudrait justement qu'on la vive dans une certaine cohérence avec notre position collective de l'an passé. Mais rien n'est jamais simple dans le parti socialiste millésime 2009. Voici donc que les socialistes iront à Versailles écouter l'allocution présidentielle, mais sans débattre. Autrement dit : accepteront la partie de l'exercice qui réduit les parlementaires au silence, mais se priveront de la petite fenêtre de parole qui reste ouverte dans un second temps.

 

Cette position, qui s'avère proprement incompréhensible aux yeux de nos concitoyens et du peuple de gauche, et qui fait déjà les délices de l'UMP, appelle plusieurs commentaires. D'abord, il est clair qu'il s'agit d'un hybride politique insensé entre deux positions elles respectables. D'une part, celle consistant à nous positionner comme les garants de l'État de droit, respectueux de la Constitution, et qui se plient donc à celle-ci, mais en utilisant à fond les possibilités qu'elle laisse (dans cette optique, on organisait la présence massive des parlementaires socialistes à Versailles, mais pour mener ensuite un débat dur et sans concession, qui fasse date et qui prouve aux Français et à la gauche que les socialistes sont au front). D'autre part, la position consistant à penser cette partie de la réforme constitutionnelle comme une sorte de forfaiture, que l'on traite comme tel : donc, par le mépris et par le refus. Ces deux positions pouvaient se comprendre, se défendre et s'expliquer aux Français. Celle qui a été arrêtée combine le pire des deux mondes : les socialistes se rendront (à tous les sens du terme) à Versailles, combinant la présence et le silence, et accréditant visuellement l'idée selon laquelle « qui ne dit mot consent ».

 

Ensuite, il faut malheureusement reconnaître que ce cafouillage traduit avec une acuité douloureuse l'état actuel, et le mode de fonctionnement, de notre parti. De notre congrès de Reims est sortie une majorité qui n'a de politique que le nom, et dont le dénominateur commun est d'abord le blocage du parti et le conservatisme d’appareil. Le patchwork de sensibilités qui la compose aurait pu être sublimé par la nouvelle direction ; cela n'a pas été le cas. Depuis lors, le plan de route du PS consiste d'abord et avant tout à préserver ce fragile édifice, sans cesse tiré à hue et à dia par des aspirations politiques contradictoires. Exercice périlleux, qui consomme toute l'énergie de l'actuelle direction. Au peuple de gauche les miettes et les restes ! Le résultat est sans surprise : des décisions qui sont sans doute des bijoux diplomatiques du point de vue du compromis interne et de la négociation entre courants, mais qui sont complètement inaudibles, si ce n'est incompréhensibles, du point de vue extérieur des Français et de la gauche.

 

Enfin, on ne peut pas, ou plus, faire comme si nous étions seuls à gauche. La gauche va divisée à ce congrès, étant donné que communistes et écologistes ont eux tranché nettement en faveur du boycott. Cette division est déjà un motif de satisfaction pour la droite. Mais elle met de surcroit un peu plus encore les socialistes en danger. Quelle que soit l'interprétation que l'on donne du scrutin des européennes, il est clair qu'il invalide désormais toute arrière-pensée hégémonique de notre part, les écologistes disposant d'autant de voix que nous, et la « gauche de la gauche » nous suivant de près. Comment les Français interpréteront-ils nos différentes attitudes à l'égard du Congrès de Versailles ? Ils verront ceux qui agissent vraiment comme une opposition – ceux qui ne seront pas à Versailles – et ceux qui se prêtent aux chinoiseries de compromis qui ressemblent fort à des compromissions. Il n'est pas certain que cela modifie en notre faveur le rapport de forces révélé au sein de la gauche par les Européennes. Ce qui est, vous l'aurez compris, une litote.

 

On aurait pourtant pu envisager une solution qui prenne en compte la nécessité, plus pressante que jamais, d’un rassemblement à gauche. Par exemple en refusant collectivement de participer à ce Congrès, et en organisant, le même soir, un meeting unitaire de toutes les parlementaires de gauche et écologistes. Ce qui aurait eu une tout autre allure.

 

Julien Dray